TDAH adulte : quand une hypothèse devient une étiquette

Il était venu me voir pour une raison finalement assez simple : passer à l’action.

Dans son travail, les choses n’étaient déjà pas si simples. Il répondait aux commandes, mais pouvait mettre beaucoup trop de temps, se prendre énormément la tête et avait de plus en plus de mal à se débrouiller seul, tout en restant convaincu qu’il devait justement tout faire tout seul.

Mais lorsqu’il s’agissait de travailler pour lui, de développer ses propres projets, tout devenait encore plus compliqué.

Il reportait. Il réfléchissait. Il se dispersait. Il savait ce qu’il devrait faire mais n’arrivait pas vraiment à s’y mettre.

C’est pour cela qu’il venait me voir en coaching.

Et pourtant, dès notre première séance, un autre sujet allait prendre pratiquement toute la place : le TDAH.

La situation racontée ici est réelle, mais plusieurs éléments ont volontairement été supprimés ou modifiés afin que la personne ne puisse pas être identifiée.

« Une psychologue m’a dit que ça ressemblait à un TDAH »

Je ne sais pas pourquoi mais avant de venir me voir, il avait rencontré une psychologue.

Elle lui avait expliqué que certains de ses symptômes pouvaient ressembler à ceux d’un TDAH.

Et lui s’était reconnu dans ce profil.

Je lui ai donc posé une question assez simple :

« Est-ce que tu as fait une démarche diagnostique ? »

Non.

À partir de là, je lui ai proposé de mettre cette hypothèse de côté.

Pas de nier le TDAH.

Pas de lui dire qu’il ne l’était pas.

Je n’en savais strictement rien.

Mais justement : nous n’en savions rien.

Et il venait me voir en coaching avec un objectif concret. Il voulait réussir à agir pour lui comme il parvenait malgré tout à le faire lorsqu’un client lui demandait quelque chose.

Et ça, ça me parle, moi qui musicalement travaille pour tout le monde et très peu pour moi-même alors que j’ai plusieurs albums dans les tiroirs.

TDAH ou pas, nous pouvions travailler là-dessus.

Sauf que pour lui, cette hypothèse n’en était déjà plus vraiment une.

Il n’avait pas entendu « peut-être »

C’est probablement là que toute la difficulté se trouvait.

La psychologue avait peut-être voulu ouvrir une piste.

Lui était reparti avec une réponse.

« Je suis comme ça parce que j’ai un TDAH. »

Et, derrière :

« Mon cerveau ne fonctionne pas normalement. »

C’est précisément ce qui me gêne lorsque des mots aussi lourds sont prononcés sans mesurer ce qu’une personne va en faire ensuite.

Et dans mon cas, cela peut aussi tout simplement m’empêcher de travailler. Si la personne arrive persuadée qu’une explication a déjà été trouvée, qu’elle considère que ce que je lui propose ne peut pas fonctionner et qu’elle ne tient finalement plus son engagement de venir en séance, le coaching devient pratiquement impossible.

C’est drôle parce que lors de notre premier échange téléphonique, il m’avait demandé si des cas n’étaient pas « coachables ».

Chez l’adulte, le diagnostic du TDAH ne consiste pas simplement à se reconnaître dans quelques caractéristiques, l’évaluation prend notamment en compte l’histoire depuis l’enfance, le retentissement des symptômes et d’autres explications possibles.

Mais mon problème, ce jour-là, n’était même pas médical.

Il était humain.

Cette idée avait déjà commencé à modifier la représentation que cet homme avait de lui-même.

Même avec un TDAH, ton cerveau n’est pas « anormal »

Il travaille dans l’audiovisuel.

Alors j’aurais presque envie de lui parler de câblage.

Un technicien sait très bien qu’il n’existe pas qu’un seul câblage possible pour faire fonctionner un système.

Deux installations peuvent être organisées différemment et parfaitement fonctionner toutes les deux.

Elles auront leurs particularités. Leurs avantages. Leurs contraintes.

Un cerveau, c’est évidemment infiniment plus complexe qu’une installation audiovisuelle.

Mais l’image me plaît.

Être câblé différemment ne signifie pas être défectueux.

Et surtout, le câblage n’explique pas tout.

Même s’il obtenait demain un diagnostic de TDAH, celui-ci ne résumerait ni son intelligence, ni sa créativité, ni ses capacités, ni toutes les raisons pour lesquelles il a du mal à travailler sur ses propres projets.

C’était précisément ce que j’aurais aimé pouvoir explorer avec lui.

Mais je n’ai pas réussi à créer l’alliance

Le plus étonnant, c’est qu’il est parti de cette première séance très content.

Quelques heures plus tard, il avait même signé son contrat d’accompagnement dans la foulée.

Puis, le lendemain matin, au réveil, tout avait changé.

Ce qui lui avait semblé intéressant quelques heures auparavant ne lui paraissait plus pertinent. Il ne se sentait plus compris et considérait que le travail proposé ne répondait pas réellement à son problème.

De son point de vue, je n’avais pas reconnu son TDAH.

Et je peux le comprendre aujourd’hui : lui venait probablement avec quelque chose qui commençait à donner une explication à ses difficultés, et moi je lui proposais immédiatement de remettre cette explication sur l’étagère.

En plus, c’était une première séance : définition de l’objectif, de la direction à prendre et programmation de ce que j’appelle le “GPS interne”. Rien de spectaculaire encore, on posait seulement les fondations de l’accompagnement en plantant des graines.

L’alliance n’a pas tenu.

Je pourrais décider que j’avais raison et m’arrêter là.

Ce serait trop facile.

Je suis aussi obligé de regarder ce que moi, j’ai fait pendant cette séance.

Je suis coach mais également praticien en hypnose, PNL et sophrologie. Et cette double posture me demande parfois une vraie vigilance.

En coaching, je cherche essentiellement à faire émerger quelque chose chez la personne par les questions, la prise de conscience et l’expérimentation.

Dans une démarche thérapeutique, ma façon d’intervenir peut être différente. Je peux expliquer davantage certains mécanismes et proposer des outils destinés, par exemple, à diminuer une réaction corporelle ou émotionnelle.

Pensant que nous avions plusieurs séances devant nous, j’ai commencé dès cette première rencontre à lui transmettre quelques outils de régulation en prolongation de notre séance.

Avec le recul, j’aurais peut-être dû rester beaucoup plus longtemps dans ma posture de coach.

J’ai peut-être fait certains mauvais choix.

Ça fait aussi partie de mon travail de me poser cette question.

Peut-être qu’il n’était simplement pas prêt

Et je garde aussi cette hypothèse.

Peut-être qu’à ce moment précis de son chemin, il avait besoin de cette étiquette.

Peut-être qu’il avait besoin d’une réponse avant de pouvoir recommencer à poser des questions.

Peut-être n’était-il tout simplement pas prêt pour le travail que je lui proposais.

Je ne dis pas cela comme un jugement.

Je connais même très bien ce phénomène parce que je l’ai vécu.

Et ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je rencontre ce genre de situation dans mes accompagnements. Certaines fois, j’ai réussi en une heure à tout casser, à retourner complètement la manière dont une personne voyait son problème et à inverser la tendance. D’autres fois, c’était plus long mais quoi qu’il arrive, ça bouge, dans le bon comme dans le mauvais sens.

C’est la vie.

Moi aussi, un jour, quelqu’un m’a donné une étiquette

En 2021, une amie m’a dit :

« Tu es sûrement un zèbre. »

Je ne connaissais absolument pas le sujet.

Alors j’ai cherché.

Tests sur Internet.

Lectures.

Différentes formes d’intelligence.

Zèbre : ça correspond.

HPI : ça correspond.

HPE : encore…

À force, je pouvais me reconnaître dans énormément de choses.

Mais surtout, je découvrais soudain l’idée que je pouvais faire partie d’une sorte d’élite intellectuelle, posséder quelque chose qui ressemblait presque à un super pouvoir, à un être élu.

Et moi, je refusais cette idée en bloc.

Je ne voulais pas être différent des autres.

Je ne pensais même pas mériter cette différence.

Et pendant quelque temps, ça m’a franchement perturbé.

Parce qu’une fois qu’on vous donne une nouvelle grille pour relire votre vie, on commence à revisiter énormément de choses.

Pourquoi ai-je toujours fonctionné comme ça ?

Pourquoi l’école ?

Pourquoi certaines difficultés ?

Pourquoi certaines facilités incroyables dans d’autres domaines ?

Et surtout :

Pourquoi moi ?

J’avais déjà passé ma vie dans une autre case

Avant « zèbre », j’en avais déjà connu une :

la classe des nuls, on ne sait pas quoi faire de toi…

Avec pourtant un paradoxe énorme.

Dans certains domaines, j’avais toujours été extrêmement bon, presque naturellement : informatique, électronique, musique, vidéo, technique…

Dans le milieu musical, on m’a même surnommé Prodige.

Quand quelque chose me fait vibrer, je peux comprendre très vite, apprendre seul et aller extrêmement loin.

Mais généralement jusqu’au point où cela continue de m’intéresser.

Lorsque je considère avoir compris le principe ou que le sujet commence à m’ennuyer, j’ai énormément de mal à continuer simplement parce qu’il faudrait approfondir davantage. Je peux alors très vite me sentir dépassé, non pas forcément parce que je ne comprends pas, mais parce que je suis déjà saoulé.

À l’école, c’était exactement ça.

Je n’avais même pas réussi à aller chercher le brevet des collèges.

Je comprenais très vite certaines choses et, une fois que j’avais compris le principe, je ne voyais absolument pas l’intérêt de refaire vingt exercices pour prouver que j’avais compris.

En physique, une fois que j’avais compris que U=RI, pour moi le sujet était réglé.

Je pouvais avoir d’excellentes notes dans certaines matières quasiment sans assister aux cours et être incapable de rentrer dans le fonctionnement scolaire demandé ailleurs.

Je suis malgré tout allé jusqu’en terminale.

Mais je ne suis pas allé chercher les diplômes.

Pas de brevet.

Pas de bac.

Puis je suis entré dans une école d’audiovisuel.

Et j’en suis sorti major de promotion.

Je ne savais même pas vraiment expliquer pourquoi.

Je savais simplement qu’il me suffisait souvent de voir ou de toucher une machine pour comprendre comment elle fonctionnait.

Plus tard, j’ai suivi une formation d’ingénieur du son.

Et là encore, j’ai eu l’impression de ne rien apprendre de nouveau.

Je savais déjà tout ce qu’on m’enseignait parce que je l’avais appris seul auparavant.

Au fond, moi aussi, je n’avais pas trouvé ce que j’étais venu chercher.

Et malgré cela, pendant des années, je continuais à acheter des livres et des formations pour « devenir ingénieur du son ».

Comme si je devais encore obtenir l’autorisation d’être ce que j’étais déjà.

Puis c’est arrivé presque par hasard

Je ne cherchais pas particulièrement à mettre un nouveau nom sur mon fonctionnement.

Je cherchais simplement à comprendre pourquoi je rencontrais certaines difficultés.

Un jour, une amie thérapeute m’a dit qu’elle pensait que je savais déjà que j’étais TDAH.

Je ne le savais pas du tout.

Alors cette fois, j’ai décidé de faire un véritable test, pas un questionnaire trouvé sur Internet.

Et ce test évaluait à la fois le TDAH et le profil Asperger.

J’étais venu chercher une réponse du côté du TDAH.

Et je me suis retrouvé du côté Asperger.

Ce qui est assez extraordinaire, c’est que parmi tous les tests que j’avais pu faire auparavant sur Internet, c’était pratiquement le seul que je n’avais jamais fait.

Je ne me sentais pas concerné.

Toute ma vie, lorsque je faisais quelque chose que je trouvais étrange, il m’arrivait pourtant de plaisanter :

« C’est pas possible, je dois être autiste ! »

Mais lorsque je cherchais sérieusement des explications, cette piste-là, je ne la regardais jamais.

J’avais exploré pratiquement tout le reste.

Sauf celle-ci.

Pourtant, elle se trouvait tout en haut de la pyramide et je ne voulais surtout pas aller voir jusque-là.

Avec le recul, j’avais peut-être simplement refusé de regarder une évidence.

Voilà pourquoi les raccourcis me gênent tellement aujourd’hui.

Imaginez que vous passiez plusieurs années à expliquer votre vie par un TDAH et que vous découvriez finalement autre chose.

Moi, c’est exactement ce qui s’est passé : je suis allé faire un test en me demandant si j’étais TDAH, et je me suis retrouvé face à un profil Asperger.

Ou peut-être qu’il y aurait eu plusieurs choses.

Ou autre chose encore.

C’est justement pour cela que je me méfie des conclusions trop rapides.

Que faites-vous ensuite de toute l’identité que vous avez construite autour de cette première réponse ?

Je ne suis ni Rain Man ni Good Doctor

Lorsque l’on parle d’Asperger, certaines images arrivent immédiatement.

Rain Man.

The Good Doctor.

Je peux reconnaître certains petits morceaux de fonctionnement dans ce genre de personnages.

Mais je ne suis aucun d’eux.

Je suis moi.

C’est probablement l’une des choses les plus importantes que tout ce parcours m’a appris.

Une catégorie peut m’aider à comprendre certaines choses.

Elle ne peut pas me définir.

Aujourd’hui, je connais mieux mes différences.

Et ce que j’ai longtemps pris pour quelque chose qui n’allait pas chez moi est aussi devenu une force.

Dans mon métier, j’ai souvent imaginé des câblages différents, des installations, des process et des façons de faire auxquels les autres ne pensaient pas forcément. Des câblages parfois plus rapides, plus simples ou plus efficaces.

Finalement, un peu à l’image de mon propre câblage : différent, mais terriblement efficace. C’est ce qui a contribué à faire de moi une référence dans mon domaine.

La confiance a changé beaucoup plus de choses qu’une étiquette

Le garçon qui n’avait pas son brevet est finalement retourné à l’université des décennies plus tard.

Et il a obtenu son diplôme universitaire.

Ce qui avait changé entre les deux ?

Je n’étais pas devenu subitement plus intelligent.

J’avais surtout arrêté de croire que j’étais incapable.

J’ai appris à faire confiance à ma façon de comprendre.

À ma façon d’apprendre.

À ma façon de travailler.

J’ai aussi appris à assumer mes différences.

Parfois suffisamment pour agacer quelques enseignants ou quelques étudiants.

Certains ont cru en moi immédiatement.

D’autres ne savaient probablement pas très bien comment me prendre.

Mais cela aussi faisait partie du chemin : arrêter de demander en permanence la permission d’être moi-même.

Ce qui avait été vécu pendant des années comme une anomalie pouvait devenir une force dès lors que j’apprenais à m’en servir.

Un diagnostic peut libérer. Une étiquette peut enfermer.

Je ne suis absolument pas contre les diagnostics.

Bien au contraire.

Un bon diagnostic peut permettre de comprendre des années de souffrance, d’accéder à une prise en charge adaptée et parfois de se réconcilier avec son propre fonctionnement.

Mais entre :

« Certains éléments pourraient évoquer un TDAH, il serait intéressant d’explorer cette piste »

et

« Je suis TDAH, donc voilà pourquoi je suis comme ça »

il y a un monde.

Et ce monde-là m’intéresse énormément en tant que coach.

Parce que nos croyances sur nous-mêmes influencent aussi ce que nous pensons possible.

Je suis déçu de ne pas avoir pu l’aider

Oui.

J’aurais aimé continuer ce travail avec lui.

J’aurais aimé que nous puissions dépasser cette question et revenir à ce qui l’avait conduit chez moi :

Pourquoi suis-je capable de me mobiliser pour les projets des autres et pas pour les miens ?

J’avais déjà identifié plusieurs pistes que j’aurais aimé explorer avec lui.

Nous n’en avons pas eu l’occasion.

J’ai peut-être été trop vite sur certaines choses.

La professionnelle qu’il avait rencontrée auparavant a peut-être, en pensant bien faire, donné beaucoup trop de poids à une hypothèse.

Et lui n’était peut-être pas prêt à abandonner cette réponse pour recommencer à chercher.

Ce n’est pas très grave.

Parfois, le chemin ne passe simplement pas par la personne que l’on avait choisie au départ.

Il a peut-être besoin d’explorer cette piste.

Peut-être même de se perdre encore un peu avant de trouver sa propre sortie.

Je connais ça aussi.

Il m’a fallu des décennies, des échecs, des réussites et même des événements de vie extrêmement violents avant de commencer réellement à comprendre certaines choses sur moi.

Cela faisait partie de mon chemin.

Le sien sera différent.

Mais s’il y a une chose que j’aurais aimé avoir le temps de lui transmettre, c’est celle-ci :

Même si demain un diagnostic met un nom sur ta façon de fonctionner, tu resteras exactement la même personne qu’aujourd’hui.

Le diagnostic pourra peut-être t’aider à comprendre ton câblage.

Mais ensuite, il restera encore à découvrir tout ce que tu peux construire avec.